30 nov 2010

3ème prix Écrire Sans Frontières 2010

Category: Concours 2010Pour vous servir @ 17 h 59 min

Isabelle Jézéquel : L’île

Tu vois l’île, là-bas ?
On dit que ceux qui y habitent sont heureux, qu’ils ne connaissent ni la faim, ni le froid, ni l’angoisse, ni la souffrance, ni l’égoïsme, ni l’envie, ni l’ennui. C’est ce qu’on dit…

Ceux qui y sont allés n’en sont pas revenus. On dit qu’ils sont restés, trop heureux de trouver enfin le bonheur. On dit qu’une fois qu’on a posé le pied sur l’île, il est impensable de revenir vers le continent, vers sa misère, vers ses douleurs. Toi aussi tu aimerais y aller, je le sais.

Tu serais prêt à quitter ta famille, ton vieux père, pour aller sur l’île. Cela a l’air si simple, le paradis à portée de voile. L’île semble si proche.

Tu sais qu’il est difficile d’accoster. L’île est entourée de rochers. Pour accéder à la seule plage, il faut traverser un passage étroit et éviter de nombreux écueils. Mais tu connais bien la mer. Tu n’as pas peur.

Je sais que tu as déjà tout préparé, que ton sac est dans le bateau, que tu partiras à la nuit tombée. Toi aussi tu rêves de ce nouveau monde, comme tous les jeunes ici.

Tu ne veux pas de la vie qui t’attend depuis l’enfance. Tu ne veux pas détruire ton corps pour un labeur infructueux. Tu ne veux pas te marier à une jolie fille que les travaux de la ferme et la famine rendront laide. Tu ne veux pas voir tes enfants se nourrir du seul espoir d’un aller simple vers l’île. La vie que j’ai eue est effrayante. Je te comprends.

Dire au revoir à ton vieux père sera peut être un déchirement pour toi. Mais je suis déjà presque mort. Si tu ne partais pas, tu devrais quand même me faire bientôt tes adieux.

Tu penses que sur l’île tu auras toujours le ventre plein. Tu penses que tu connaitras enfin la joie. Tu penses que jamais personne ne te nuira. Tu penses que tu trouveras l’amour. Ne rougis pas, les jeunes rêvent tous d’amour…

Tu te demandes pourquoi tant de gens restent ici, sur le continent, alors qu’ils rêvent constamment de l’île. Je me le demande aussi. Peut-être que les gens manquent de volonté.

Je crois qu’ils ont peur. Toi aussi tu crois qu’ils ont peur. Tu crois que la route vers l’île les effraie : la mer, les courants, les rochers, les vagues. Crois-tu vraiment que c’est ce qu’ils craignent ? Rester ici, vivre ici, c’est bien plus dangereux et terrifiant que cette traversée.

Je crois plutôt qu’ils redoutent de ne pas trouver ce qu’ils attendent sur l’île. Ils ont peur des désillusions. Ils préfèrent rester ici, passer leur vie à rêver de ce monde meilleur, sans jamais y aller. Ils préfèrent ne pas risquer de déception et espérer toute leur vie. Tu sais, les gens espèrent tous qu’un jour la vie sur le continent deviendra aussi belle que sur l’île.

Toi, tu peux partir, tu en as le courage. Tu n’as jamais rien espéré ici. Mais tu ne partiras pas. Ton vieux père va te raconter une vieille histoire. Tu ne partiras pas…

Je vois la surprise dans tes yeux. Je te sens moqueur aussi. Écoute-moi, s’il te plait, écoute-moi. J’y suis allé, moi, sur l’île. Bien sûr, tu te dis que je ne suis qu’un vieux fou qui cherche à retenir son dernier fils. Mais écoute-moi. Moi aussi j’ai été jeune. Comme toi, je ne voulais pas de la vie qui m’était destinée. J’étais fort et téméraire. Je connaissais bien la mer.

L’île me narguait les jours de beau temps. Les jours de pluie, les jours de brouillard, je ne la voyais pas mais j’avais encore plus envie d’y aller. Rien ne me retenait sur le continent. Je n’avais même pas de vieux père, le mien est mort avant que je naisse.

J’ai pris mon bateau, j’ai mis le cap sur l’île. Je me suis toujours demandé pourquoi je ne l’avais pas fait avant. Sur la mer, je ressassais la légende de l’île. Tu la connais comme moi : « Il y a bien longtemps, trois cents ans peut-être, cinq hommes et cinq femmes ont quitté le continent pour l’île. Ils rêvaient d’y fonder une société idéale, sans hiérarchie, sans pouvoir. Une société honnête, où chacun aurait sa place et se rendrait utile. Une société où personne ne volerait personne. »

Oui, récite avec moi, mon fils : « L’île étant fertile, leurs cultures se sont vite accrues. La mer fournissait poissons, crabes, coquillages, langoustines. Ils n’eurent jamais faim. Leurs enfants, élevés dans ce monde neuf et sans soucis, ne pouvaient concevoir la jalousie, le pouvoir, l’avidité. Les enfants de leurs enfants étaient encore plus purs, sans connaissance de la misère du continent. Aujourd’hui, leurs descendants vivent heureux et longtemps. Les étrangers qui arrivent à accéder à l’île ne doivent rien dire du monde duquel ils arrivent, pour ne pas semer le péché au paradis. »

Sur la mer, je me promettais de ne jamais rien révéler du continent. Sur l’île, j’allais être un homme neuf. J’avais déjà oublié les turpitudes du continent. Au fur et à mesure que j’approchais, mon passé s’effaçait.

Le passage vers la plage est étroit, mais bien moins difficile à traverser qu’on ne l’imagine. J’étais surpris d’arriver avec tant d’aisance, on m’avait tant dit que c’était dangereux. Je n’ai jamais ressenti plus grand bonheur que lorsque mes pieds ont touché le sable de la plage. J’étais sur l’île. Moi aussi j’étais sur l’île. Je suis tombé à genoux, j’ai embrassé cette terre que j’avais tant attendue.

J’avais toujours imaginé que les habitants de l’île vivaient tout près de la plage. La plage aurait dû être un lieu d’activité intense, un port, un terrain de jeu pour les enfants. Mais il n’y avait personne. J’étais trop heureux pour trouver cela étrange. Tu ne crois pas à ce que je raconte, n’est-ce pas ?

On dit que personne ne revient de l’île. Pourquoi ton vieux père en serait-il revenu ? Si j’y étais vraiment allé, si j’en étais vraiment revenu, cela ferait longtemps que tout le village serait au courant. Une histoire pareille, lorsqu’elle est vraie, elle se sait. Ne me crois pas si tu veux, mais tu ferais mieux d’écouter ton vieux père jusqu’au bout.

La plage est entourée de falaises de granit. Il y a un chemin, avec des marches d’escalier creusées dans la pierre, pour monter. Les marches sont hautes et étroites, ce n’est pas simple de grimper. J’espérais trouver des habitants en haut. Je n’ai trouvé personne. Alors j’ai marché. J’ai marché tout droit, droit devant moi…

Je me demandais où ils pouvaient bien habiter. Cette île me semblait n’être qu’un tas de granit recouvert par la lande. Les rares arbres y poussaient couchés, dans le sens du vent. Où se trouvaient toutes ces cultures qui nourrissaient abondamment les habitants ? J’étais fatigué, mais je marchais toujours, toujours tout droit.

Tu sais ce qu’on dit : «  Lorsque tu es perdu, marche toujours tout droit, tu finiras bien par arriver quelque part. ». Cela a pris du temps, mais je suis arrivé quelque part. C’était l’autre bout de l’île. Oui, j’avais traversé toute l’île et je n’avais rien vu du paradis promis. Je n’avais vu aucune maison, aucune culture, aucun signe que des hommes pouvaient habiter là. Il n’y avait que la lande, les cormorans, le vent.

Qu’aurais-tu fais à ma place ? Ne ris pas. Que feras-tu, toi, quand tu seras arrivé à l’autre bout de l’île ? Moi j’ai regardé la mer, et j’ai tourné à gauche. Tu pourras tourner à droite si tu préfères, le résultat sera le même.

J’ai longé la côte sud de l’île. Il faisait nuit noire. J’entendais la mer se fracasser sur les rochers plus bas. Je veillais à rester suffisamment loin du bord de la falaise, pour ne pas tomber. Il fallait que je rentre, que je dise à tous que l’île était vide, qu’aucune culture ne pourrait jamais y pousser et qu’aucun nouveau monde n’avait pu s’y développer. Cinq hommes et cinq femmes, avaient-ils jamais existé ?

L’aube se levait et j’étais à mon point de départ. J’allais entamer la descente vers la plage, par les marches étroites. C’étaient des marches aussi régulières qu’il est possible de réaliser dans le granit. Ces marches, il fallait bien que quelqu’un les eusse taillées. Qui ?

C’est alors que j’ai enfin entendu une voix humaine. « Ah, vous voilà ! Je vous attendais ! ». Je me suis retourné, il était là, en bas de l’escalier. Un homme sans âge, grand mais maigre, le visage envahi de barbe.

Je suis redescendu à toute vitesse, le cœur regonflé d’espoir. L’île était habitée. Je n’avais rien vu, mais l’île était habitée. La société idéale existait. Je n’aurais jamais plus le ventre vide. J’allais être heureux. Il a sorti un long couteau, bien aiguisé, le sourire aux lèvres.

« Pardonnez-moi, il va falloir que je vous tue. J’en vois régulièrement, des comme vous, qui débarquent plein d’espoir. Je ne peux pas vous laisser retourner vers le continent. Vous briseriez les rêves des enfants. Les rêves, c’est la seule chose qui les fait vivre. Vous savez, des gens ont vraiment tenté de bâtir un nouveau monde ici. Je suis leur descendant. Je suis leur dernier descendant. Ils ont tout essayé pour vivre heureux, mais rien n’est possible sur une île pareille. Leur nouveau monde a fini par devenir semblable à l’ancien : la famine, la jalousie, l’égoïsme, la souffrance, l’ennui. Mes parents m’ont longtemps fait croire que sur le continent, la vie était facile. J’ai beaucoup rêvé de votre continent. »

Alors qu’il disait « Vous devriez… », il a esquissé un mouvement. J’ai eu peur. Je lui ai donné un coup de pied dans le ventre, enfin, là, tu vois ? Là, c’est vraiment douloureux. J’ai réussi à lui arracher le couteau des mains. Je ne sais plus vraiment où ni combien de fois la lame est entrée en lui. J’ai tué.

Tu comprends ? Je l’ai tué. J’ai tué le dernier habitant de l’île. Je ne pouvais rien dire lorsque je suis revenu. J’ai tué. Je sais que la justice de Dieu m’attend mais je ne voulais pas subir celle des hommes. Maintenant que m’importe, je suis si vieux…

Je pense souvent à lui. Il doit toujours être là, sur la plage. Son corps doit être décomposé depuis longtemps. Il ne doit rester que son squelette. Si tu pars quand même, pourras-tu cacher sous le sable ce qu’il reste de lui ?

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