30 nov 2010

2ème prix Écrire Sans Frontières 2010

Category: Concours 2010Pour vous servir @ 13 h 01 min

Yves Perez : EXIL

L’ancien monde : le départ.

J’ai longtemps hésité à partir. Me battre et faire bloc, jusqu’au bout, avec ceux de mon camp. Ne pas déserter, tenir le haut du pavé, les armes à la main. Voilà pendant des mois ce qui m’a enflammé, avec rage et candeur.

J’ai dû me résoudre pourtant à regarder la lutte en face. Perdue d’avance. Sans issue. Injuste et déloyale.

Ce matin là, un 4 juillet, j’ai quitté le pays qui m’a vu naître et grandir. Toute la nuit, j’ai arpenté les rues de la vieille ville. Toute la nuit et au petit matin, j’ai rassemblé une fois encore mes souvenirs, pour tout ce qu’il me resterait de vie. Partir, avec la certitude de ne plus revenir.

Ailleurs, le nouveau monde n’est ni meilleur ni pire. Il est ce lieu où dansent nostalgie et souvenirs de l’enfance perdue.

Au petit matin donc, j’ai secoué la grille entrouverte du photographe de quartier, rue Termidor, enfilé mon unique costume, une cravate à pois et tiré mon portrait, une dernière fois, pour la suite.

Quatre photos d’identité, un baluchon, deux valises, bien suspendues, de part et d’autre de mon corps funambule. Pour garder l’équilibre, je me mis à marcher vers le port.

Je ne faisais que respecter la règle : vivre, vivre par dessus tout, même en quittant la terre natale. Construire là-bas quand plus rien n’était possible ici. Victime, bourreau, vaincu, vainqueur. Ces mots m’exaspéraient. Leur tourner le dos fut pour moi la seule solution. Question de vie ou de malheur.

Partir pour ne pas mourir, ne pas tuer, ne pas me perdre dans la folie d’un combat sans merci, sans avenir.

J’ai débuté le voyage à l’arrière du bateau. Lentement, j’ai regardé la terre s’éloigner, puis disparaître. J’ai baissé la tête et mélangé mes larmes au chapelet d’écume. Le long cordon blanc m’a tenu un moment relié à ma terre, amère patrie de ma jeunesse. À la limite des eaux territoriales, j’ai dispersé à tout jamais une partie de moi-même. Enfin, lentement, je me suis retourné et j’ai commencé la remontée vers la proue du navire; là où il faudrait me tenir pour apercevoir, comme un mirage puis comme une évidence, la terre inconnue vers laquelle je me dirigeais.

La nuit fut brève et étoilée. Un rêve passa.

Entre deux mondes : le rêve à mi-parcours.

Au creux de cette crique, je me suis posé. Je suis arrivé par la mer. J’étais entouré d’eau. Dès que j’ai aperçu la terre au loin, j’ai cessé de forcer le destin pour faire une pause, à mi-parcours.

Traverser d’une seule traite, sans reprendre mon souffle m’a vite paru insensé. Je savais bien, en chemin, qu’il y avait, en quelque endroit une ou deux îles qui me serviraient de refuge, de halte temporaire.

Au fond de cette crique, l’eau, transparente, immobile, protégée des embruns du large, laisse apparaître une multitude de galets, délicatement posés.

Sur la plage, un mélange de sable et de rochers, morcelés par le temps et ses caprices.

Quelques mètres plus loin, là où l’eau ne va plus, des pins majestueux et centenaires forment le manteau vert dont j’ai besoin pour prendre un peu de distance. Quelques oiseaux tourbillonnent à flanc de falaise. J’aperçois une nichée. La vue est superbe.

Je vais rester un moment. Combien de temps, je ne sais pas. J’ai besoin de faire le point. La mer patrie et ces îlots de terre m’accueillent. Je ne refuse pas.

Moi l’enfant de cette mer, en transit incertain.

Je m’allonge, mi-ombre, mi-soleil. Ma besace sous la nuque. Mon corps frêle se laisse aller. Quelques battements de cils. Je ferme les yeux et je me sens comme un foetus, à l’abri, hors du temps.

Pourtant il ne s’agit que d’un répit. Je lâche. Mes rêves s’ordonnent, comme une procession de moutons qui s’aplatissent et disparaissent. J’aperçois le dernier qui s’évanouit lorsque j’entends un cri. Une lame sèche et brillante vient me transpercer, en échos successifs.

Je me lève brusquement, tourne la tête et je les aperçois : le couple et ses petits, en plein désarroi. Le plus gros tourbillonne puis part en piqué le bec dans l’eau et remonte aussitôt.

Accroché à la branche d’un arbuste sorti de nulle part, s’agrippent trois oisillons qui piaillent. L’autre adulte, la mère sans doute, s’accroche à la roche et, je le sens, hésite à venir se poser sur la branche, de peur de la briser.

Que puis-je faire ? Pour l’insensible, le remède est simple : se caler de côté en tournant le dos et reprendre sa sieste. Pour l’autre, décliner la vieille recette de l’ange sans aile :
Prendre une corde, celle là, sagement rangée au fond du bateau.
La mesurer, à vue de nez, à la position de l’arbuste à flanc de rocher.
Prendre le chemin à travers bois qui mène en haut de la falaise.
Regarder l’eau qui scintille et oublier un court instant l’urgence et le danger à venir.
Une fois parvenu au sommet, dérouler la corde, attacher solidement, très solidement, une des extrémités.
Descendre, la corde entre les jambes, face contre roche.
Surtout, ne jamais se retourner, ni même baisser la tête.
Arrivé à hauteur de l’arbuste, chasser la mère. Gentiment bien sûr, pour lui faire comprendre que je suis un sauveur et non un prédateur.
Ensuite, tendre le bras et expliquer aux oisillons qu’il s’agit d’un perchoir, accueillant, salvateur.
Une fois la fratrie à l’abri sur les deux épaules, remonter jusqu’au nid puis dérouler le tapis, le sourire soulagé du devoir accompli.

Le nouveau monde : l’arrivée.

Un horizon nouveau s’offre à ma vue. La dernière étoile quitte le ciel. Vers l’est la mer rougit lentement et vers le nord enfin se dessine une forme connue. Etrangère pourtant, mais tellement familière. Un contour montagneux, sombre, aride, rocailleux. Le bateau n’a pu faire demi-tour. Voilà donc le mystère dévoilé : le nouveau monde a tout ou presque de l’ancien.
Mes cils battent d’une exaltation nouvelle. Comme les mouvements de mon cœur qui irrigue, d’un sang nouveau, inconnu et qui coule, ingénu, au travers de mes veines et artères.
Mes paupières s’ouvrent et se ferment. Sensibles aux embruns, exquise salinité, mes yeux s’humidifient.
Le bateau termine sa course à la vitesse de l’escargot. Le port est à portée. Une question de minutes.
Mes avant-bras couverts de poils hérissés par le vent, sur le pont du bateau, me figent un court instant, puis m’encouragent à finir le voyage.
L’exil commence ou se termine ici. C’est selon.
Une fois quitté le ponton en béton, que j’aperçois au loin, c’est l’impulsion de la marche qui décidera du reste de l’histoire. Arrachements et servitudes aux souvenirs d’antan ou déploiements, quêtes et conquêtes.
Les mouvements de mon corps s’automatisent, se synchronisent, sans penser. Ma main empoigne d’abord le baluchon, l’envoie bouler sur mon dos qui l’amortit. L’arête saillante du vieux cadre où mes ancêtres posent fièrement vient taquiner, d’un coup bref,  le bas de mon dos, tel un coup d’éperon sur le flanc d’un cheval hésitant.
Les picadors de mon enfance me harcèlent, m’obligent à aller de l’avant. C’est une arène qui s’ouvre à moi, pleine de lumières, de promesses et de dangers aussi.  Mais j’y vais.
On déplie la passerelle de fortune. Je l’emprunte puis m’élance pour finir sur la terre ferme. En effleurant le sol pour garder l’équilibre, ma paume fait un serment : vivre le présent.

Le nouveau monde

Une cohue désordonnée annonce le changement. Il va falloir serrer les coudes. Comment le pourrai-je ?

Le grand désir de liberté, celui-là même qui a provoqué mon départ,  me fait ouvrir les bras, pas les refermer. La cohue se fera sans moi. Les regards noirs aussi.
Moi qui pensais en avoir terminé avec cette haine vengeresse. Je comprends aux premiers coups d’oeil échangés qu’ici aussi elle existe.
J’ai décidé, instinctivement, que mon regard serait d’ange. Heureux. Les lèvres douces et gercées par le sel, je me fraye un chemin. Cette terre nouvelle, c’est mon pays aussi. Tous le savent. Pourquoi me regardent-ils ainsi ? Je souris donc.

J’ai le regard bleu de mon atavisme alsacien, la peau d’ici. Cuivrée à force de soleil et de journées entières passées au bord de l’eau. L’école, je l’ai fréquentée. Passionnément.  Mon accent n’est pas d’ici. Ma langue oui. Là-bas j’ai tout appris des gens de cette terre qui m’accueille à présent, leur histoire, leurs jours de gloire, leurs jours de honte. Qui n’en a pas ? Je m’en moque bien.

Je marche lentement. Le regard droit.
Au bout du quai, l’agitation a disparu. Je prends une pause. Mes bras engourdis par le poids des valises cherchent maintenant le morceau de papier qui m’indiquera la suite du voyage. Je le trouve enfin.

Hôtel de la Providence

4 rue de l’Esplanade des Conjurés

Marseille.

Une chambre m’attend. Pour trente jours. Le mandat est encaissé depuis trois semaines. J’ai reçu un courrier en retour avant mon départ. Une chambre m’attend, douche et toilettes à l’étage. De quoi prendre mes repères.
Le port est derrière moi. J’entre en ville. Des accents inconnus réveillent mes oreilles engourdies par le son monocorde des moteurs du bateau. En traversant un marché aux étals multicolores, je retrouve quelque chose de là-bas. J’attrape des discussions insignifiantes, des palabres et des marchandages.
Une débauche de vie qu’il me sera facile d’apprivoiser. Non, partir n’était pas une erreur.
Je remonte la Canebière. Un vent contraire ralentit ma progression. Je pointe mon visage vers un ciel sans nuage et redouble d’efforts. Je m’enfonce à présent au coeur tranquille de cette ville. Un quartier populaire, sans aucun doute. Les ruelles étroites me font un instant oublier ma traversée. Les ménagères étendent le linge aux fils suspendus des fenêtres et des balcons. Le tintamarre des casseroles qui s’échappe des cuisines annonce le repas de midi. Quelques hommes déjà, une baguette de pain sous le bras, entourée d’un journal, rebroussent chemin vers leurs foyers.
J’arrive enfin, j’aperçois l’enseigne terne de l’hôtel. Dans quelques instants mon dialogue intérieur s’achèvera. Je ne suis pas ici pour vivre avec mes pensées.
Je m’arrête devant la porte pour reprendre mon souffle. Devant moi quelques marches suivies d’un couloir sombre au carrelage grenat. Une voix forte et décisive me  parvient.

— Maintenant tu dégages, compris ? Toi et ton sale gosse ! Tu les vois tes affaires derrière toi ? Allez, prends ça et dégage, je te dis.

La voix de l’homme ne laisse aucun doute sur la situation. Je vois deux silhouettes, deux ombres, une femme, me semble-t-il, et un enfant à ses cotés. Aucun son, aucun mouvement ne me parvient. Ils sont comme figés. Je n’aperçois de l’homme que deux bras qui s’agitent. La voix reprend, plus forte encore.
— Pas d’argent, pas de chambre, c’est clair ? Alors maintenant tu lèves le camp, d’accord ?
La femme se retourne, pose la main sur la tête de l’enfant, prend les deux sacs posés à terre derrière elle, tourne le dos au patron de l’hôtel et s’avance vers moi.
Le pas hésitant s’accélère, l’enfant devant.
— nemchou man nahna Ali[1] ! prononce-t-elle enfin.

Moi, trois marches en contrebas, le coeur en contrebande, j’attends, interdit. Un rêve insensé me revient.

Épilogue

Au bout du couloir, le rayon oblique du soleil, bloqué par le linteau de la porte d’entrée, laissa d’abord apparaître ses jambes, ses hanches, son buste, puis son visage.

Que savons-nous du premier regard ? Du premier battement de paupières ? D’une bouche entrouverte, quand la mâchoire fait bloc ?  L’évidence.

Que dire du moment suspendu où les âmes s’interpellent, se reconnaissent peut-être ?

Mes genoux se plièrent à nouveau, je repris mes valises. Je la suivis, parvins à sa hauteur, sans se parler, nos regards se croisèrent une fois encore.

Nous marchons côte à côte depuis.



[1] Partons d’ici , Ali.

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