Benoît Camus : « Homme libre, toujours tu chériras la mer »
Deux jours de mer il nous restait, lorsqu’on les a découverts. Alors que tout se passait bien… Trop bien… Un temps idéal, une ambiance rieuse, des machines qui turbinaient. Il faut toujours se méfier quand les traversées se déroulent sans rien à y redire.
– On s’emmerde, se plaignait même Anton.
Je haussais les épaules. Moi ça me convenait qu’on n’ait qu’à se laisser porter mais, dans l’équipage, on n’était pas nombreux à apprécier.
– Vivement qu’on arrive, soupirait Stanislas. Depuis trois jours qu’il bichonnait ses tuyauteries, à se faufiler entre, armé de son torchon pour n’en négliger aucune, la salle avait pris un tour rutilant assez inédit.
– T’as plus rien à astiquer ? s’esclaffait Dimitri, qui ne perdait aucune occasion de rigoler.
– Abruti ! se contentait de lui répondre Stanislas.
Ainsi on attendait l’arrivée. Et Halifax revêtait un attrait que peu jusqu’alors lui avaient accordé. Le désœuvrement incitait aux épanchements. Nous partagions nos projets.
– Vous ne me reverrez plus jusqu’à ce qu’on rembarque, promettait Anton et on approuvait.
J’approuvais d’autant plus que je n’étais pas pressé de le revoir. L’avantage avec les ports : ces nouveaux visages qu’ils nous offrent, où se noient ceux que la mer nous inflige.
– Je vais m’en payer une, je ne vous raconte pas ! poursuivait-il.
On l’écoutait, on n’en pensait pas moins. Depuis des semaines qu’on naviguait ensemble, Anton en énervait plus d’un. Il était justement en train de la ramener, quand on a appris la nouvelle…
– Ils ont trouvé des gars ! l’a interrompu Dimitri, en déboulant dans le compartiment machine.
On s’est renseigné. Au poste, on a eu des précisions : deux Ukrainiens y tenaient le crachoir, à dérouler le récit de leur capture. Ils contrôlaient la marchandise dans les cales, déambulaient entre les caisses pour prévenir les avaries, une ronde comme ils en pratiquaient tous les jours.
– Et vous ne vous apercevez de leur présence que maintenant ? les a titillés Stanislas.
Ça a jeté un froid, des sourires en coin ; ils se sont néanmoins gardés de répliquer.
– Un bruit nous a alertés, se sont-ils expliqués.
On a ouvert un container. Ils étaient planqués dedans.
Comment ils s’y étaient glissés, on s’en doutait. On en repérait beaucoup, le long des côtes, de ces prétendants à la traversée, entassés dans des coques de noix, qui rôdaient autour de nous pendant qu’on chargeait. Ils profitaient de la nuit pour tenter leur chance. A nous d’être sur le qui-vive ! A chaque fois, on en surprenait à l’abordage, le pied sur la passerelle. On les refoulait, retour au continent, sans ménagement.
Le capitaine donnait des consignes. On s’armait de vigilance. Ceux-là étaient parvenus à la déjouer… Les ennuis que ça augurait, tout le monde les mesurait. Notre escale à Halifax s’orientait bordée de complications. On risquait d’y rester plus longtemps que prévu… L’affréteur n’apprécierait pas, l’armateur non plus…
On s’est considéré. On les a considérés.
Ils étaient six, alignés sur le pont, à attendre qu’on statue sur leurs cas. Ils étaient inquiets.
La plupart évitaient de croiser nos regards. J’aimais mieux ça. Sauf un qui faisait le sien suppliant. Du coup, je me détournais.
Le capitaine ne cessait plus de pester. Il les engueulait, qui n’y comprenaient rien. A invoquer les dieux, qu’on le tire de cette merde.
Je n’aurais pas échangé ma place contre la sienne.
– S’ils n’étaient pas là, ai-je observé, il n’y aurait pas de problème !
D’un mouvement, d’un seul, mes compagnons se sont raidis, m’ont dévisagé. A l’air exaspéré du capitaine, j’ai déduit qu’il n’avait pas goûté mon intervention.
– Je te remercie pour ta contribution, m’a-t-il rétorqué. Si t’en as d’autres comme ça, a-t-il poursuivi, un conseil : abstiens-toi !
Plus j’y réfléchis, plus ça m’échappe ! Quel démon m’a soufflé ces mots ? Sous quelle influence néfaste étais-je ? Alors que, je le jure, la pensée ne m’avait pas effleuré…
– C’est sûr, a aussitôt rebondi Stanislas, saisissant la perche que sans le vouloir je lui avais tendue, s’ils n’étaient pas là, ça résoudrait tout !
Le silence qui s’en est suivi demeure le plus lourd que j’ai jamais vécu. La première fois que devant moi, se matérialisait une idée ! Au fond des prunelles elle germait, s’épanouissait dans la gêne qu’elle suscitait, se diffusait par la tension qu’elle véhiculait.
– On ne peut pas faire ça ! s’est indigné Anton, reculant d’un pas du cercle que nous constituions, s’en démarquant d’un geste d’effroi.
– Personne ne le saura jamais, a argumenté Stanislas. Personne ne sait qu’ils sont ici !
L’attention s’est déplacée, a convergé vers le capitaine. Ses traits crispés, dégoûtés, déformés par la tentation à laquelle il résistait encore, offraient un spectacle des plus déprimants.
– Ce… ce n’est peut-être pas une bonne idée ! ai-je freiné des quatre fers, dépassé, terrifié par ce que je venais d’enclencher. Mais il était trop tard, je le savais. On irait jusqu’au bout.
– Si on les laisse, on n’aura que des ennuis… s’est manifesté l’un des deux Ukrainiens qui les avaient délogés.
– Si vous aviez fait votre boulot, l’a accusé Anton, on n’en serait pas là !
De l’agitation dans les rangs, j’ai cru qu’ils allaient en venir aux mains. La ferme ! a hurlé le capitaine.
– Ils sont là, a-t-il martelé, les yeux impitoyables, on n’y peut plus rien !
Il nous a dévisagés l’un après l’autre, tout l’équipage à la moulinette de son regard, que personne ne se défile, ne tente de fuir ses responsabilités. On était tous dans le même bateau !
– Renvoyez-les à la mer, nous a-t-il jeté à la figure et il nous a plantés là ; à nous de nous débrouiller !
On s’y est tous mis, y compris Anton, que Stanislas ne quittait pas d’une semelle.
– C’est la meilleure solution, ne cessait-il de répéter afin de nous faciliter la tâche, de nous alléger la conscience.
La meilleure solution…
Tandis que chacun, pressé de s’esquiver, regagnait son poste avec une inédite célérité, je n’ai pu m’empêcher de jeter un œil par-dessus la rambarde. Il n’y avait plus rien ! L’océan lançait ses flots les uns contre les autres dans une indifférence placide. Aucun signe n’en troublait la surface tumultueuse, n’en altérait les remous capricieux.
On est revenu à nos occupations. Tout est rentré dans l’ordre. Comme si rien ne s’était passé, on n’en a plus reparlé.
Je n’ai pas rembarqué. Impossible pour moi de reprendre la mer, je ne la supporte plus. Sa seule évocation me donne la nausée.
Je n’ai pas rembarqué. Je me suis volatilisé.
Je ne suis pas resté longtemps à Halifax. L’océan y est trop présent. Tout le rappelle. Pas une activité qui n’y soit de près ou de loin liée. Pas un quartier qui n’en trahisse la proximité. Je suis parti vers l’ouest.
J’ai longé le Saint Laurent. Je suis passé par Québec. Je me suis enfoncé dans les terres. J’ai pénétré très loin dans la forêt. L’eau y est aussi omniprésente mais, fondue dans le vert du décor, moins oppressante… Je respire mieux…
Quatre ans que j’y vis ! Je bûcheronne. Je vends mes services ici ou là. Je me fais discret. Bien obligé, quand on est un clandestin…