
Régine Bernot
Du fin fond de l’infini, au plus lointain de l’éternité et bien avant la création de l’Univers, il y avait Chaos. Vide sidéral, il était là en n’étant rien tout en essayant d’être. Oui, je sais, c’est assez compliqué, mais Chaos n’existait pas tout en prenant conscience que tout restait à faire. Mais par quel bout commencer ? Et comme il l’ignorait, il trouvait beaucoup plus simple de ne rien faire. Après tout, le rien était sa spécialité, non ? Oui mais voilà ! Chaos s’ennuyait ferme. Rien pour le distraire, – le bilboquet et le Ruby cube étaient loin d’être inventés – rien à admirer, pas même de jours et de nuits à compter puisque le temps n’existait pas. Quelle vie ! Ce n’est pas rien que de n’être rien, croyez-moi ! Et pourtant, l’ennui peut être distrayant. Moi, par exemple, je n’aime rien autant que de me prélasser à la terrasse d’un café devant une pression et de reluquer le monde qui défile sous mes yeux. J’ai ma place attitrée – le garçon le sait bien – et je peux m’y ennuyer des heures sans trouver le temps long. Mais Chaos, lui, souffrait d’un ennui infini, immortel et sans saveur. Il ne connaissait pas, le pauvre, cette sensation agréable de la bière bien fraîche qui vous inonde le gosier, cet abandon complice à la paresse alors qu’autour de vous tout n’est qu’agitation et bruit. Jusqu’au jour – du moins ce qui en tenait lieu – où il ressentit quelques démangeaisons. Oh ! Très discrètes. Des grattouillis, des picotements qui le mirent de mauvaise humeur. Ajoutez à cela des ballonnements intempestifs qui l’agitèrent énormément. Et du rien qui remue, ça fait du bruit, je vous le dis ! Il libéra de l’hydrogène, de l’hélium et du lithium. C’est ainsi que des pets incongrus de Chaos naquirent des myriades de météorites qui se mirent à danser dans l’espace ainsi colonisé. Pour pouvoir les admirer, Chaos leva une fesse – bon, façon de parler ! – et des milliers de soleil émergèrent du néant. Il les disposa en guirlandes dans le cosmos au gré de son inspiration, un peu comme on accrocherait des lampions pour la fête nationale. Il les trouva bien croquignoles, toutes ces étoiles qui brillaient en lui faisant de l’œil. Manquait plus qu’un accordéon pour danser la java au bal du 14 juillet. Mais n’allons pas trop vite en besogne, l’on ne songeait pas encore à prendre la Bastille.
Quand Chaos en eut assez de voir clignoter ces écervelées, il s’agita à nouveau en maugréant. Et Dieu sait que le plus petit mouvement de Chaos provoquait un remue-ménage apocalyptique ou quelque chose d’approchant qu’on ne peut qu’imaginer car, hélas, nous n’avons aucun document sur cette époque. Il suffisait donc que Chaos s’étire un peu pour que l’univers qui se construisait peu à peu se métamorphose entièrement. Les attaches qui retenaient les étoiles se rompirent et elles s’éparpillèrent dans le désordre comme les perles d’un collier dont le fil a cassé. Chaos soupirait à l’idée de devoir les rassembler quand, brusquement, des corps célestes lâchés du fin fond de ses entrailles jaillirent comme des fusées. Ils se poursuivaient, tournoyaient en tous sens jusqu’à s’entrechoquer violemment pour éclater en plusieurs petites planètes. Chaos en eut le tournis et il sentit que la migraine le gagnait. « Ça suffit ! », hurla-t-il, « Arrêtez de tournicoter comme des folles, j’en suis tout tourneboulé. Vous n’êtes pas là pour jouer au billard ! » – enfin, on imagine qu’il leur a dit quelque chose d’approchant car le billard n’existait pas, bien évidemment –. En tout cas, ça a marché du tonnerre. Les planètes enfin coites et assagies se dispersèrent en bon ordre. On aurait entendu une mouche voler si toutefois les insectes brachycères avaient été de ce monde. Attirées par la lumière, les planètes se mirent à graviter autour des astres. Chaos trouva cela très beau, il avait inventé le mobile et il s’endormit très vite, emplissant l’univers de ses ronflements sonores.
A chacun de ses réveils, il créait, juste pour le plaisir, quelques nouveautés. Il aimait bien admirer les alternances de lumière et d’obscurité sur les planètes tournant autour de leur étoile, créant ainsi le jour et la nuit. Repu, il finissait par s’abandonner – permettez-moi cet anachronisme – dans les bras de Morphée. Et tout cela aurait pu continuer de la sorte si Chaos n’avait été victime d’insomnies. Quand le sommeil le quitta, l’ennui vint à nouveau le titiller. Mais que pourrait-il bien inventer pour passer le temps ? Car, à présent que les jours succédaient aux nuits, l’attente lui paraissait bien longue et il regrettait parfois l’époque ancienne où le temps n’existait pas. L’univers était à présent peuplé de galaxies habitées de planètes et parcourues par des étoiles aux magnitudes variées. Elles devenaient, selon le cas, super novas ou naines blanches, peu lui importait du moment qu’elles le distrayaient. Il sema, de-ci de-là, quelques astéroïdes et comètes pour des jeux de lumière qui le fascinaient. Il y aurait bien, un jour, des êtres capables d’expliquer tous ces phénomènes physiques qui le dépassaient. Lui créait, un point c’est tout, et qu’on le laisse roupiller en paix. Vu que le langage n’était même pas balbutiant, il aurait été bien empêché de nommer toutes ses créatures. L’on s’en chargerait bien, plus tard, et c’est pour cela que les planètes, les astres et les étoiles, baptisés par nous les hommes, portent des noms démodés de divinités oubliées aux vies tapageuses. Les hommes à venir s’amuseraient aussi à mesurer les angles horaires et le temps sidéral, à découper la terre en fuseaux horaires et à inventer une multitude de calendriers. Ils fouilleraient l’univers de leurs télescopes afin d’y découvrir quelque corps céleste inconnu auquel ils s’empresseraient de donner leur nom.
Aux temps lointains de Chaos, le C.A.O (Conception assistée par ordinateur) n’était pas encore de ce monde. Et pourtant, malgré l’ineptie du projet et l’absence d’étude sérieuse, la création cafouilleuse de Chaos donna naissance à un univers ordonné et régi par des lois dont l’étude future ferait le bonheur des astrophysiciens. Quand Chaos eut la curiosité de se pencher sur sa progéniture, il constata que les planètes possédaient un mouvement de rotation propre, tout en décrivant leur orbite dans le même sens. Certaines possédaient leurs satellites. Que tout cela soit si ordonné le soulagea d’une culpabilité naissante. Après tout, les mondes de l’Univers se débrouillaient très bien sans lui, il pouvait retourner à son grand sommeil. Pourtant, il éprouva quelque contrariété en découvrant à quel point ses planètes étaient inhospitalières. Certaines ne présentaient que d’immenses étendues glacées alors que d’autres étaient chauffées à blanc. La brûlante Vénus s’entourait d’une écharpe d’acide sulfurique alors qu’un cyclone gigantesque et permanent agitait Jupiter. Et ce n’était guère mieux pour Mercure au visage vérolé par les impacts de météorites. Quant à Saturne, il cachait déjà ses sautes d’humeur derrière d’opaques anneaux. Chaos traversa une période douloureuse marquée par le doute. Comment la vie pourrait-elle apparaître dans ces mondes aussi imparfaits ? Fallait-il tout détruire et recommencer ? Mais il songeait à quel point le Big-Bang originel l’avait fatigué et il aspirait à un repos éternel. Chaos, en proie à ses tergiversations, poursuivait l’observation attentive de cet Univers complexe et incompréhensible quand, tout-à-coup, apparut dans son champ de vision une minuscule planète qu’il n’avait jamais remarquée. Elle brillait doucement d’une lueur bleutée sur sa face exposée sans pudeur aux rayons du soleil. Dans son orbite tournait la lune, modeste satellite dont la fidélité occultait la laideur. La Terre, car il s’agissait bien de notre bonne vieille planète, semblait conjuguer tous les atouts nécessaires pour accueillir la vie. Elle compensait ses modestes mensurations par un voile atmosphérique riche en gaz. Son épiderme était parsemé de grosses veines bleues qui allaient se jeter dans des mers profondes. Çà et là, des montagnes gigantesques, des gouffres profonds la tailladaient. Mais la douceur et la plénitude de ses vallons et de ses plaines charmaient l’œil et chamboulaient les sens. Offerte et lascive, la Terre ne demandait qu’à être prise. Qu’on l’ensemence et elle serait nourricière ! Chaos sentit confusément que là se jouerait l’avenir de l’humanité. Il y déposa son levain afin que la vie fermente et naisse.
Dans un dernier bâillement qui provoqua quelques collusions de planètes, Chaos retourna à son sommeil éternel, jusqu’au prochain Big-Bang. La suite ? Ce n’était plus son problème. Un jour, l’Homme surgira. Mais ça, c’est une autre histoire !