
Gérard Lartigue
Nous voyons sur l’écran la margelle d’un puits délabré au milieu d’un terrain désertique. La caméra passe par la trappe ouverte et descend le conduit rocheux. La lumière atteint de moins en moins les parois moisies. Le système infrarouge se met en marche. Nous percevons au fond un vieil homme. Très vieux. Immobile. Il paraît attendre que le cameraman effectue un gros plan sur son visage. Mais l’objectif s’approche de plus en plus de son front ridé jusqu’à pénétrer dans sa pensée. Nous entendons sa voix.
J’habite dans un trou obscur, froid et humide depuis des siècles. À peine composée dans ma tête, la phrase me paraît absurde. Je reformule : l’obscurité, le froid et l’humidité m’habitent depuis des siècles. Mon corps occupe un espace inutilement, sans aucun but, simplement parce que mes os, ma chair, ma peau et mon sang sont là, et que je ne peux pas les mettre ailleurs. Ma présence n’a aucun effet sur ce vide, qui ne serait pas plus vide sans moi.
Les premières décennies, je comptais les jours : chaque fois que l’ouverture en haut du puits s’illuminait et qu’un seau en bois descendait pour m’apporter mon repas, j’inscrivais une ligne sur le mur. La pierre était devenue lisse, car j’avais fini par inscrire des lignes entre les lignes, ce qui avait érodé les bords des anciennes traces. Le temps n’a plus aucune signification pour moi.
Ce qui ne fait pas partie de mon espace circulaire limité par ce mur – que je parcours en le tâtant sans jamais trouver sa fin et dont je connais le moindre détail – s’est effacé de ma mémoire. Au début, j’avais tenté de retenir et de recréer virtuellement chaque souvenir qui commençait à devenir flou. Aujourd’hui, il ne me reste qu’une notion très abstraite de l’extérieur. Je ne me souviens plus du jeune homme que j’étais avant qu’on me condamne à vivre – que dis-je ! à mourir – dans ce boyau de pierre. Est-ce qu’on peut substituer le verbe « mourir » au verbe « vivre » pour parler de notre passage sur Terre ? Les êtres vivants ne sont-ils pas tous en train de mourir jour après jour ? D’ailleurs, « êtres vivants » n’est-il pas un euphémisme pour désigner des mourants ? Je meurs depuis des siècles.
J’imagine que mes rêves sont encore un reflet de ce monde qu’on m’a volé. Un vague reflet. Même les cauchemars les plus terribles de mes premières nuits en prison disparaissent de ma mémoire. Les éléments qui m’entourent perdent leur signification. Les étoiles, que je vois la nuit quand on laisse la trappe en haut du puits ouverte, ne sont plus, comme au début, des masses lumineuses très lointaines qui flottent dans un espace infini ; elles sont devenues de petits points blancs sur une surface noire qui glisse horizontalement au-dessus de ma tête. Tout s’aplatit. Je deviens le centre d’un univers aux dimensions extrêmement limitées, inerte et minéral : des pierres, du sable, et de l’eau salée. Le reste s’est dissous dans le néant.
La seule chose qui reste gravée dans mon cerveau, c’est mon crime. En réalité, ce n’est qu’une description creuse, puisque j’ignore aujourd’hui jusqu’à la signification du mot crime, et les images qu’il devrait faire surgir dans mon esprit n’ont plus assez de lumière pour se refléter dans ma pensée. Ce sont des phrases vides. Je les ai répétées jour après jour depuis que j’ai constaté que ma mémoire était en train d’effacer mon passé. Mon crime, c’est mon seul trésor, la seule chose que je possède. « Je l’ai tué avec une corde que j’ai serrée autour de son cou jusqu’à sentir que son corps cédait et laissait échapper la vie, devenant un simple tas de viande prête à pourrir. Il m’avait enlevé ce que je chérissais le plus au monde. » Voilà mon trésor. Ce sont les seuls mots que j’ai retenus pour l’éternité. Mon crime. Ma grande infortune est que je ne me rappelle plus ce que je chérissais le plus au monde. Et encore moins, qui est le mort. J’ai une barbe blanche longue de plusieurs mètres. Je marche courbé. Je suis très vieux. Je m’appelle… je ne sais plus. Qu’importe ?
Fondu au noir pour indiquer le passage du temps. Nous voyons le vieux couché par terre.
J’ai rêvé que je reintégrais le monde. Mais il était désert. Il n’y avait aucun signe de vie. Tout était plat, gris, silencieux et inerte. Une voix au fond de moi me murmurait des mots que je ne comprenais pas. J’ai entendu un rire. Je me suis senti plus seul que le premier être sur Terre, ou le dernier. J’ai compris qu’il fallait tout créer, qu’il fallait commencer par nommer les choses. J’ai essayé de parler, mais aucun mot ne s’est formé. Je n’ai émis qu’un son monocorde et fade, un simple « a » qui s’est glissé par ma bouche grande ouverte. Il fallait commencer par le début. J’ai pris mon couteau et j’ai inscrit les voyelles sur six pierres différentes. Puis, j’ai fait la même chose pour les vingt consonnes. J’ai écrit et prononcé le premier mot : « puits » et j’ai senti l’appel, de la même façon que le jour de ma naissance, de ce monde en haut, au bout du tunnel. J’ai dit ensuite : « Jour. » Et l’obscurité a disparu. J’ai dit : « Ciel, terre. Eau, air, feu ». Le vent a alors joué avec mes cheveux et j’ai prononcé « pluie ». Le son m’a viscéralement plu. Puis, la pluie m’a trempé et j’ai eu froid. Soleil, sable, mer, marées, montagnes, vallées. Vie. Plantes, bactéries, vers, mollusques, insectes, poissons, reptiles, amphibiens, oiseaux et mammifères.
Je me réveille lentement. L’obscurité m’entoure. Tout semble pareil ; les murs froids, humides, arrêtent mes rêves à la même distance qu’hier. Pourtant, ce silence sépulcral, inaltérable, me paraît plus lourd. Quelque chose a changé. Je lève les yeux et je regarde les étoiles. Elles ne sont plus de simples taches blanches sur une surface noire. Elles sont redevenues des masses rondes géantes flottant dans un espace infini à des distances diverses. Je peux sentir la profondeur de l’univers. Le puits s’appelle de nouveau « puits » et les murs, « murs ». Chaque objet enregistré dans ma mémoire reprend son existence. Les mots se reproduisent à une vitesse impressionnante. Je me souviens de mon nom. Petit à petit, la raison de ma punition éternelle surgit. Chaque journée de mon passé se déroule dans mon esprit comme si j’étais en train de la vivre de nouveau. Je suis dans la campagne. Je vois au loin la femme que j’aimais. Elle porte un bébé dans les bras. Mon bébé. Elle vient de sortir de la forêt qui délimite la vigne où je cueille les raisins que je vais déposer sur l’autel. Le soleil couchant me frappe le visage. Je marche vers elle. Elle ne bouge pas. Elle semble apeurée. J’arrive lentement devant elle et je caresse sa joue. Je ressens une douce chaleur au fond de ma cage thoracique. C’est mon coeur qui bat. Il bat de nouveau. Je suis vivant. Un homme surgit de la petite forêt, en rajustant ses vêtements. Qu’est-ce que fait mon frère ici ? Ma femme ne me répond pas. Elle baisse le regard, toute pâle. Je prends sa main. Elle est moite. Je perçois un frémissement de ses doigts délicats. Une pensée terrible traverse mon esprit. Est-ce que ce bébé est mon fils ou mon neveu ? Silence. Des larmes qui coulent et tombent sur la terre sèche à côté des bottes de mon frère.
Pendant le jugement, je n’ai pas cherché à expliquer mon acte. On m’a condamné à rester loin des innocents. Je suis resté mille ans dans ce puits.
Je prononce : « Pardon. »
La caméra s’éloigne du fond du puits vide en remontant le conduit de pierres, qui semble se contracter. Elle se tourne vers la sortie. Nous voyons le cercle de lumière s’agrandir jusqu’à éclairer d’un blanc éclatant la totalité de l’écran. Une fois qu’elle ne nous éblouit plus, nous percevons des infirmières et une sage-femme qui nous regardent les mains tendues vers nous, vers l’objectif.
Je suis né. Dans la chambre d’hôpital il y a un téléviseur. Je découvre un monde de guerres, de crimes, de drames et de personnes qui courent derrière un ballon. Personne ne s’occupe de moi. J’ai trouvé l’endroit idéal pour me fondre dans la foule.
Gérard Lartigue