Rien d’exceptionnel dans ce jeudi 13 avril 1961 qui vit la naissance de Sandrine. Rien d’extraordinaire : elle n’était pas la première – Jacques et Adeline avaient déjà eu deux garçons et une fille – elle ne serait pas la dernière – la petite Juliette la suivrait de trois ans.
Son enfance fut, par suite, toute banale : une petite de la campagne qui pousse au grè des saisons, de cache-cache en parties de pêche, de collection d’images en secrets d’adolescente…
Ses parents laissaient grandir les enfants comme ils élevaient leurs vaches : les questions n’étaient pas de mise, pour Jacques surtout… Adeline le secondait, en bonne épouse, et arrondissait les angles : quand les aspirations des gamins risquaient de perturber le père, elle raisonnait, argumentait, menaçait au besoin, afin que sa progéniture revienne à des attitudes plus conformes. Bien sûr, ça ne fonctionnait pas toujours et il y eut bien des cris et des pleurs quand l’aîné refusa, d’abord, de se couper les cheveux, puis de faire son service, pour, finalement, partir en Inde avec un quatuor d’amis pouilleux… tandis que la troisième ne trouvait rien de mieux que de tomber enceinte.
Jacques et Adeline avaient toujours laissé grande liberté à leurs enfants, bien convaincus qu’ils ne pourraient choisir d’autre voie que celle qu’ils savaient eux-même être la bonne. Ils étaient donc, en toute bonne foi, choqués par l’attitude inconsciente de leurs rejetons.
Certes, le deuxième suivait sans encombre des études de droit on ne peut plus rassurantes ; mais ils étaient inquiets pour Juliette, qui montrait des prédispositions à la rébellion alors qu’elle n’avait pas douze ans… Juliette, la petite dernière, la petite merveille…
Il apparut à Sandrine qu’on attendait d’elle une attention constante pour cette soeur rétive, et elle finit par trouver normal que ses désirs fussent relégués au second plan : il y a des priorités dans la vie, et, si elle voulait aller étudier les arts plastiques dans un lycée éloigné, il était patent que la nécessité de sa présence auprès de la petite chipie l’en empêchait.
Aussi, quand, son bac en poche, elle envisagea de partir une année à l’étranger, n’insista-t-elle pas face à une Adeline préoccupée tant par les premiers pétards fumés par Juliette que par la réaction de son mari s’il venait à l’apprendre. A quoi servirait-il de se battre, alors que le veto parental était inéluctable ?
Une fac de lettres classiques, consensuelle à souhait, lui permit de s’évader d’un foyer où elle se devait tant de rassurer ses parents que de canaliser les frasques de son adolescente de sœur.
Elle s’y fit de nombreux amis, qui prisaient la compagnie de cette jeune femme jolie, intelligente et serviable. Elle restait pourtant en retrait, préférant écouter qu’entrer en polémique : elle ne se sentait pas le droit d’exprimer, sans qu’on l’y invitât, ses idées, qui, pour être intéressantes, n’en étaient pas pour autant primordiales… Mais elle était là, toujours, attentive au moindre besoin, se souvenant in entremis du rôti oublié dans le four, prêtant quelques dizaines de francs à un ami désargenté, ou son lit à un couple illégitime…
C’est lors d’un séjour dans sa famille qu’elle rencontra l’Amour : Frédéric la séduisit en lui bandant une cheville foulée. Charmant beau brun de dix ans son aîné, il faisait son internat dans l’hôpital qui l’avait vue naître quelques vingt ans plus tôt.
Ce fut une métamorphose : Sandrine survolait les soirées sans plus remarquer les verres vides, oubliait les anniversaires des uns, les problèmes des autres, et, plus surprenant encore au regard de ses amis, elle languissait de retourner, chaque fin de semaine, dans son ennuyeuse campagne.
Frédéric était un amoureux rêvé , la couvrant de baisers autant que de cadeaux à chacune de leurs rencontres, l’invitant dans des restaurants huppés, l’emmenant en week-end à Venise, en vacances à Londres…
Forcément, la médaille avait un revers : il n’appréciait pas ses copains de faculté, un ramassis de chevelus fainéants sans plus de sens des réalités que de classe. Qu’importe ! Sandrine était aimée d’un homme extraordinaire, elle n’allait pas se chamailler avec lui pour des problèmes somme toute secondaires… et évita désormais ses camarades.
Les années passèrent. Il finit son doctorat, elle devint professeur de lettres. Ils se marièrent. Sandrine était heureuse autant que peut l’être une femme à laquelle il importe plus d’agréer à son mari que de satisfaire ses propres désirs. Elle y pensait parfois et se trouvait une ressemblance avec sa mère, toujours si prompte à contenter son homme. Mais, elle aimait Frédéric et, s’il n’appréciait pas plus ses collègues du moment que ses amis d’alors, elle ne polémiquait pas pour autant : pourquoi se disputer alors que, après tout, tous ces profs n’étaient pas si intéressants que ça.
Une chose la chagrinait pourtant : elle aurait voulu des enfants et lui y était farouchement opposé.
Quand elle tomba enceinte, et ce malgré le soin quasi-religieux qu’elle mettait à prendre sa pilule à heure régulière, elle ne su jamais si c’était la peur de la colère de son mari ou la force de son désir d’enfant qui lui fit attendre cinq mois avant de le lui annoncer. Trop tard pour avorter en France, trop dangereux pour le faire à l’étranger…
Elle s’attendait à ce que Frédéric réagît mal. Mais elle ne s’attendait pas à ça : elle cru faire une fausse couche tant les coups furent violents.
Il n’en parla pas. Elle non plus, pas plus à lui qu’à une quelconque connaissance.
La vie continua. L’enfant naquit sous le regard indifférent de son père. Il réclama sa première tétée dans le même climat : c’est sur Sandrine que plurent les coups. Ses premières dents, sa première bronchiolite, sa première journée d\’école émurent tout autant Frédéric : Sandrine trinqua.
Les amis et la famille imputèrent l’effacement du père à l’amour fusionnel de la mère. Tous plaignaient Frédéric, que sa femme rejetait, reportant toute son attention sur son fils…
L’enfant grandit, nourri de l’amour de sa mère et en dépit de la tension insoutenable au sein du couple. Il grandit malgré le dédain de son père. Il grandit face au spectacle lamentable des coups quotidien infligés à sa mère par un géniteur qu’il apprit à haïr.
Il grandit tant et si bien, et sa hargne avec, qu’un jour, n’en pouvant plus de voir souffrir en un silence conciliant celle qui lui avait donné la vie qu’il s’attaqua au bourreau. Et Frédéric le frappa. Il osa toucher au petit joyau de Sandrine, il leva sa sale patte sur le fils chéri…
Elle ne le supporta pas, et, d’un coup de couteau de cuisine, lui trancha la gorge.
Aujourd’hui, quand Jérémie rend visite à sa mère, elle croit retrouver dans son regard cet éclair de douleur qui animait les yeux de Frédéric au moment où sa poigne allait s’abattre ; et, en rentrant dans sa cellule, elle ne peut s’empêcher de se demander à quoi ressemble la vie d’une bru qu’elle ne connaît pas.
Véronique DEBON