01 oct 2009

Les Lauréat 2008 lire le 2ème prix : Repose en paix

Catégorie : Concours 2008Pour vous servir @ 2 h 02 min

Hier soir encore, j’étais ce mauvais garçon traînant en ville, mains dans les poches. Jusqu’à ce qu’un vieil homme qui me ressemble vienne à ma rencontre. C’est mon grand-père. Il m’a emporté avec lui comme un griffon garde un trésor, dans les hautes montagnes où il niche. C’est là où j’ai vécu heureux, enfant, avant, je me souviens, c’était il y a sept ans.
Je me revois ce matin-là, tout seul courant me perdre dans la forêt de châtaigniers qui jouxte la clairière :
Il neige, le soleil ne va pas m’éblouir aujourd’hui, le ciel est trop froid. À l’abri dans la grange isolée, je prépare mon matériel de pêche : une canne verte en bambou, un fil solide, un bouchon rouge, trois petits plombs et un hameçon tout neuf. Les vers de terre, je les ai piqués dans la ferme du voisin. Le long du chemin sinueux parsemé d’arbres qui me sépare de la rivière, le cœur battant au-devant de l’aube, je me mets à rêver.

Je laisse mes pas dans la neige jusqu’au courant d’eau. Dans ce coin, le fond paraît plus sombre, les poissons doivent s’y sentir protégés. Je balance ma ligne, tout excité, on va se battre, c’est la guerre. Malins, ils ne se jettent pas sur mon bouchon, mais s’amusent à le faire un peu bouger en donnant des coups de tête. Ils m’embêtent.
Miracle ! Le bouchon s’enfonce. Il coule et part du côté opposé. D’un coup sec, je ferre, le poisson se tortille, je tire de toutes mes forces, une magnifique truite arc-en-ciel apparaît. Réjoui, je regarde ma proie : Elle a l’œil frétillant, la robe aussi brillante que les reflets de la rivière. Je la décroche, elle sursaute dans la neige, la gueule en sang.
Enfin, j’y suis, je suis un homme ! Moi, petit Arthur, je suis comme les autres, les plus grands, ceux qui sont des hommes, des vrais. J’ai neuf ans et aujourd’hui je suis grand.
Alors la truite, finis de manger les petits poissons de passage, tu ne feras plus de remous. J’irai mettre tes arêtes en terre, tu nourriras les asticots, toi qui les croquais. Tu ne feras plus de mal à une mouche !
Je suis le grand Lancelot, le nettoyeur des squatters de rivière, le sauveur des vers. Un poète quoi !
Je relance. Plus rien ne bouge. Le vent glacé m’écorche les joues.
Le bouchon reste inerte.
Grand-père m’a dit que la truite vivait solitaire sur son territoire ; et si tu étais la dernière ?
Maintenant que tu n’es plus là, qui me fera rêver quand je repasserai par ici ? Personne.

Qu’ai-je fais ?
Une auréole de sang entoure ta tête, ta peau un peu sèche a perdu de son éclat. Je regrette. Je ne peux plus te remettre à l’eau.
Pas grave.
Je t’ai bien eu la truite ! Tu ne t’y attendais pas à mon petit crochet bien travaillé, bien courbé, acéré et si fin que tu n’as pas dû le sentir te pénétrer, te transpercer jusqu’à ce que l’on se retrouve les yeux dans les yeux. Ils me l’avaient dit, là-bas les grands : Tu seras plus fort que cette foutue bestiole, elle est moins intelligente que nous ! C’est vrai, tu as l’air si inoffensif petit poisson. Tu vois, je t’ai eu jusqu’à la dernière écaille. Tu t’es bien défendu, mais je t’ai fait goûter de mon hameçon. Il était bon, non ?
Ne me jette pas un regard si bête, comme si tu me reprochais de t’avoir tué. Je voulais le faire, je devais le faire. Tu comprends, non. Avec un point à la ligne !
Regarde-moi quand je te parle ! Maintenant je suis un grand. Il fallait que je devienne un homme, et c’est tombé sur toi.
Pourquoi toi ? Mystère et boule de gomme. Hier on se serait seulement croisé … On vivait bien en paix tous les deux depuis longtemps à s’observer du coin de l’œil.
Viens, on repart, je t’amène chez moi, chez les grands, chez ceux qui savent vivre et pêcher. Ils vont être contents de moi. Un poisson ! Tout beau, tout gros et pris tout seul. Je travaille sans filet maintenant comme les grands.
Tu ne dis plus rien, on dirait que tu pleures. Ça doit être la neige dans les yeux, depuis le temps que je te traîne dessus. Laisse-moi, aujourd’hui je suis un homme, j’ai tué tout seul !
Tiens, c’est moi qui pleure ? Non, juste quelques flocons qui tombent à nouveau.
Pourquoi tu as laissé ton empreinte sur cette neige si blanche ? Tu as vu ce que tu as fait ? Tu mets du sang partout. Tu as tout sali. De longues lignes rouges. Tu crois que je vais regretter ? Regarde, elles disparaissent. Tout redevient blanc.
Sept ans plus tard, je suis de retour… Au loin, les mêmes montagnes, de loin les mêmes arbres. On dirait que rien n’a changé … Et pourtant, pourtant il y a eu la guerre.
Je m’approche de la « scène de mon premier crime », celui où j’ai sacrifié cette malheureuse truite. Sur place, les arbres ne sont plus que des squelettes. Aucun bruit… Pas un seul rouge-gorge sur les branches immobiles. Nuages de plomb. Silence maître. Rivière vide.
Que sont mes poissons devenus ?
L’eau est plus trouble, les mauvaises herbes ont tout envahi et étouffé les berges.
Un petit barrage s’est formé, s’y coincent des bouteilles, des sacs en plastique, des boîtes de conserve, de vieux pneus, des machines à laver dont les tambours ont fini de résonner.
Un vieux panneau dérisoire signale : « Baignade interdite » au cas où…
Les ronces recouvriront bientôt ta pierre tombale et l’on oubliera vite ton nom ma rivière. Où es-tu ? Est-ce toi ce léger filet d’eau puante qui passe à travers les mailles de cette déchetterie? L’apocalypse écologique a frappé.
Qu’ai-je fais ?
Pendant que l’on s’entretuait autour de moi, je regardais. J’ai vu des corps brûlés, atteints d’une balle, d’autres écrasés sous les gravats des immeubles. Je ne sais toujours pas ce qu’ils se voulaient, pourquoi ils se tiraient dessus d’un trottoir à l’autre. Pourquoi ils sont venus un matin tous ces hommes habillés de marron et de noir me prendre mes parents. Et pourquoi ceux aux combinaisons grises m’ont emporté loin d’eux. Pour me protéger, ils m’ont dit. Et puis, ils m’ont laissé là un peu plus loin, dans un autre quartier.
On était mieux qu’à l’école. Que des enfants, pas de profs, pas de devoirs à faire. Rien qu’à chercher des habits, de quoi bouffer et revenir dans notre hangar déserté.
Qu’ils soient en gris, en marron, ou même en bleu les soldats passaient tous avec des fusils. Nous on se cachait. Aller vers qui ? Si quelques-uns d’entre nous ne rentraient pas, on savait bien pourquoi, mais l’on n’y pouvait rien.
Moi je voulais la paix. Je marchais, je marchais, comme un arbre Gandhi, ma révolte a grandi, seul sur les pavés, enraciné à mes rêves.
Grand-père avait raison, on est plus intelligent que les poissons. Chez nous les hommes, les grands, on se tue par millions en l’espace de quelques mois, on est bien plus doués pour les meurtres, les massacres, tortures, bombes en séries, familles anéanties, pays rasés, races exterminées, destructions massives, sans vraiment savoir pourquoi. C’est peut-être dans notre nature. On s’acharne même sur les plus faibles avec une espèce de fierté dégueulasse.
Et tout ça, pour dire au bout du compte : C’est bon, on fait la paix, on se repose un peu maintenant… Mais, faut pas s’y fier.
Qu’ai-je fais ?
Ce n’est pas moi qui ai lancé les essaims de bombes chimiques éclatés en mille petits morceaux.
Ce n’est pas moi qui ai brûlé les arbres dressés en quête d’une paix céleste.
Et c’est de ces cieux que les flammes de l’enfer sont descendues sur terre.
Ce n’est pas moi qui ai assombri les villes et rasé les forêts.
Ce n’est pas moi qui ai tué toute vie.
C’est seulement moi qui ai pêché le seul poisson qui aurait peut-être survécu…
À présent, je traîne toujours, mains dans les poches, mais le décor a changé. Tout a une gueule d’atmosphère ! Qui a changé la lumière ?
Le ciel semble se voûter sous le poids des étoiles tel un Courbet à l’origine du monde, il laisse à peine entrevoir notre « Miss-terre » à la lueur de son croissant de lune pâle et doux.
Dans l’océan, mes yeux sont noyés de larmes pacifiques. J’ai plongé dans l’eau de l’imaginaire. Tout a une gueule d’atmosphère !
Mon âme comme le « o » bleu de Rimbaud tourne autour de la terre.
Mélancolie, mélancolie, sous mes veines malades coule un sang éclatant de violence.
Corps ballant, poches percées, mains harponnées au vent, j’observe, j’entends.
J’entends battre et débattre, mais suis devenu sourd. Étranger à l’absurde du réel, au vol des vautours, à leur tonnerre de grêle.
Enfant, j’ai jeté sur la neige une truite noire. Noire et rouge de vie.
Qu’elle repose en paix !

Rolland MILLAU

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