01 oct 2009

Lauréat 2008 lire le 1er prix : Mataville

Category: Concours 2008Pour vous servir @ 2 h 59 min

Le 21 Avril 2002
Ce matin, le soleil s’est levé, comme tous les matins, mais avec un peu plus de difficulté à s’arracher des barbelés qui s’étalent le long du mur immense qu’ils ont construit devant chez nous ! Tous les jours le soleil peine à franchir ce cap et à venir nous réchauffer comme avant. Je le regrette, mais je n’ai rien fait pour que ce mur n’existe pas. Aujourd’hui je suis peiné, meurtri aussi au plus profond de mon âme. Je n’arrive pas à comprendre la dureté des hommes, cette volonté qui les anime à vouloir toujours davantage engendrer le mal, la haine ou faire rougir de honte leurs prochains.

Serait-ce par goût accentué du pouvoir, pour dominer encore plus un monde qui, de toutes façons, leur échappera un jour ou l’autre, qu’ils s’acharnent ainsi sur nous ? . Je n’arrive pas à comprendre. Je ne peux plus bouger, manifester, crier mon envie de liberté et je ne veux plus agir non plus. Ma seule façon d’agir est de patienter, en espérant que quelqu’un d’autre se mobilise à ma place. Je ne sais pas si j’ai raison, mais je me suis tellement battu, qu’aujourd’hui je n’en puis plus ! Au fond de mes viscères la paix se plaint de tant de chahut autour d’elle ! Sa vie devient impossible, et improbable, et plus je vois ce mur séparer des frères et des sœurs ,des amoureux, des êtres humains, et plus je me demande comment nous allons pouvoir construire une entente réelle entre les individus sur ce bout de terre qui nous a déjà apporté beaucoup de déconvenues. Mon olivier ne voit plus le jour, ni le soleil, il ne peut plus pousser, les olives seront chétives cette année, et l’huile aura un goût de rance. Notre amour s’étiolera de même…mais personne ne s’en apercevra. Quelle idée d’avoir voulu déménager Rue de l’Armistice, nous étions si bien Avenue du Temps Jadis !! Qu’il était doux le temps où nous n’avions que la rue à traverser pour nous aimer ? Aujourd’hui je ne peux même plus passer de l’autre côté de la ruelle, tu sais ? celle où le chat musardait les jours de grandes chaleurs, les jours où ces chiens tuaient le temps ailleurs…mais je m’organise. J’ai toujours milité pour la paix, je ne vais pas maintenant me révolter, bien que le jeu en vaille la chandelle.
Bien à toi, et au plaisir de te lire bientôt. Ton homme, ton amour

Mataville Est
Le 1 Mai 2002

Ici c’est lorsque le soleil se couche qu’on ne le voit plus ramper sur les toits rouges des maisons, comme lorsqu’il s’alanguissait, doux comme un drap de tulle, et qu’il glissait sur l’eau limpide et claire de la rivière. J’en ai presque oublié ses couleurs, où le rouge dominait, lorsqu’il venait mourir sur les livres de la bibliothèque du salon. Je ne sais plus pourquoi j’ai voulu déménager…. Ainsi va la vie. Je ne pouvais pas prévoir. Même si les prémices de la répression se sont faits de plus en plus pressant ces derniers temps. Je n’osais pas y croire.
Ce mur s’est construit si vite, que nous n’avons pas pu intervenir. Longtemps nous avons milité pour la paix toi et moi, nous étions si nombreux, lorsque la vie se déroulait normalement. Que s’est-il passé ? Et le monde qui nous regarde, et qui ne bouge pas ! Qui sont ces observateurs endormis aux bras de leur nation, de leur bourse, de leur commerce extérieur et de leur commission aux affaires étrangères. Sommes-nous si étrangers qu’ils ne veulent pas nous voir ? Ou pensent-ils vraiment que ce monde serait mieux coupé en deux par un mur de béton ? Il faut résister, c’est déjà une force qui nous permet de tracer un mince chemin vers la paix ! Mais résister passivement est compliqué. D’un autre côté, nous ne pouvons pas prendre les armes et combattre l’ennemi, nos frères, nos enfants, nos amants ! Ce serait aller à l’encontre des objectifs de paix que nous nous sommes fixés ! Si nous avions su anticiper sur ce qui nous arrive aujourd’hui ! Il est trop tard. Chaque fois qu’un air de liberté flotte sur nous ce n’est que pour nous rappeler que l’oppression se fait plus forte encore. Petit à petit l’intolérance, la haine et la fureur ont traversé les esprits des hommes au pouvoir, inhibant toute notre volonté d’opposition ! C’est en temps de paix qu’il faut militer pour la paix, ! Parler aux gens, apprendre aux enfants, s’investir dans toutes les couches de la société pour faire un travail de sape, en profondeur. Etre toujours plus tolérant, envers les autres et respecter les idées des autres ! Vois-tu, ils ont attendu que le pays aille mal pour renforcer les peurs du peuple par des réformes répressives et antidémocratiques. Qu’il va être dur d’enrayer le mouvement !
Pour l’instant, nous vivons dans la caravane, ils ont brûlé la maison. Ils ont dit que « les gitans ça vivait dans les caravanes. Je ne peux plus entendre des choses pareilles.
Je t’aime…. Mais jusqu’à quand !!!

Mataville
Le 21 Juin 2002

Voilà deux mois que j’ai envoyé ma première lettre…. C’est si long de ne pas pouvoir te serrer dans mes bras. On a bien fait d’en profiter. Je vois que tu as toujours la foi en tes idées, je t’admire ! Je suis déçu par la barbarie humaine. C’est un sentiment d’incompréhension qui me taraude chaque jour davantage. Comment un homme peut-il remettre en question la vie des autres à un moment donné de son existence ? Est-il en guerre avec lui-même pour
s’octroyer le droit de nous empêcher de vivre à notre guise, dans un espace libre, où il n’a qu’un droit que lui-même s’est créé ! Comment peut-il reproduire ce que d’autres ont commis
à l’encontre de ses parents ou de ses ancêtres ? Y aurait-il un brin de perversité à ne pas accepter une culture, des idées et même une couleur de peau différentes, que celles que nous avons intégrées dans l’acceptation de nous-mêmes ? Nous sommes ce que nous sommes, parce que nous avons grandi ainsi, par la force des choses ! Nous aurions pu être autre chose voire quelqu’un d’autre. Aurions-nous été, pour autant, des tortionnaires ?
Parfois je m’approche du mur, et sur le béton chaud, il me semble entendre ta guitare. Un swing venu de l’autre bout, d’on ne sait où exactement, à moins qu’il ne vienne de mes pensées profondes ! Si tu en as le droit, prend ta guitare, et même s’il te semble que les cordes sont faites de barbelés, joue, exprime ta colère, résiste avec ta musique…je suis sûr que je t’entendrai, au moins une dernière fois !
J’aurais voulu croire à la paix perpétuelle, il n’en est rien.

Mataville Est
Juin 2003

Un an déjà ! Ta lettre ne m’est parvenue que depuis une quinzaine. La vie sans toi s’organise…j’ai cassé ma guitare, mais au fond de moi je joue presque tous les soirs pour te
plaire. Peut-être m’entends-tu ? La lune s’effiloche sur les barbelés, et toutes les nuits une goutte de sang du monde glisse le long du mur, jusqu’à en percer les entrailles. Dans quelques jours le trou laissé par la haine sera béant et là, je te rejoindrai !

Frédéric Darolles

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